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Interview de

Georges Ramaïoli

(1999)

Georges RAMAÏOLI, bonjour.

1 Tout d'abord, nous tenons à vous remercier d'avoir bien voulu répondre à cette interview. Vous fêtez cette année vos 25 ans de bande dessinée. Comment vivez-vous cet anniversaire ?


Bonjour ! 25 ans de BD. Certainement plus, mais, disons depuis 25 ans, mes dessins paraissent de manière professionnelle…
Comment je le vis… Que répondre ? !… Les années passent, filent, revenir en arrière ? !…Avec le recul que perçoit-on ? ! Les bons ou mauvais moments… les amis disparus… les éditeurs ou rédacteurs qui exerçaient leur tyrannie, qui n'existent plus, tombés aux oubliettes de leur médiocrité alors que nous sommes toujours là ! !
Je ne sais ce qui est le plus important… Mes amis sont venus à l'appel du libraire "la Planète Livre " de NICE fêter ça avec moi…SOLEIL a aidé à tirer un portfolio… je mesure la difficulté énorme de ce métier, mais aussi la chance qui m'a toujours poursuivie et si je me dis que j'ai apporté du plaisir à des lecteurs pendant ¼ de siècle… si j'ai réussi à vivre et à faire vivre ma famille grâce à mon crayon… si des collaborateurs, des amis ont des succès et arrivent eux aussi à vivre du métier qu'ils aiment, un peu grâce à moi aussi, alors je regarde ces 25 ans avec bonheur et beaucoup de sérénité. Peu de gens ont la chance de vivre d'un métier plaisir-passion… je suis l'un d'eux, que dire d'autre que "merci "…

2 Comment êtes-vous venu à la bande dessinée ?

L'histoire classique et bête du gamin qui dévore des "petits Mickeys " qui d 'après la légende familiale a appris la lecture dans les bulles et qui veut reproduire ce qui le fait rêver : les cow-boys et les indiens, les gaulois et les romains, les anglais et les zoulous etc... etc…

3 Avez-vous été influencé par certains auteurs lorsque vous avez débuté ?

Bien sûr, je pense, comme tous. Mes premières lectures ont dû être TINTIN, SPIROU, les magazines. Le premier album que j'ai eu dans les mains était Baden Powell de JIJE…Deux hyper doués, Deux phares régnaient sur SPIROU le magazine ; JIJE et FRANQUIN… TINTIN était charpenté par de solides conteurs réalistes CUVELIER- JACOBS-MARTIN-FUNCKEN… Mes parents qui avaient un budget restreint m'achetaient surtout des Petits Formats d'origine italienne. Il y avait des graphistes fabuleux méconnus. Copiés depuis…bon nombre de BD américaines remontées… FRAZETTA, TUFTS œuvraient là dans l'anonymat.
Plus tard j'ai vu apparaître dans l'ombre de JIJE un certain GIRAUD, j'ai compris que des FRAZETTA, KUBERT descendaient tout droit des FOSTER-RAYMOND/HOGARTH.

4 Avez-vous suivi des cours de dessins ou êtes vous autodidacte ?

Presque aucun. J'étais obnubilé par la BD et je ne voyais le dessin et l'art qu'à travers ça… un tableau réaliste m'évoquait telle ou telle BD sans que je comprenne que c'était l'auteur de BD qui copiait le peintre…
J'avais d'assez bonnes notes en classe de dessin, mais j'étais barré systématiquement à cause de mes influences BD.
J'ai fait une école de dessin à NICE. J'ai sauté plusieurs classes de "plâtres " et la direction a convoqué mes parents en disant que je perdais mon temps, qu'il fallait que j'aille directement en classe de "nus ", ma mère s'est écriée "un enfant de 12 ans ne verra pas de nu intégral ! ! et m'a retiré de l'école, d'où une énorme frustration adolescente et des années de bidouillage pour arriver à dessiner une anatomie correcte… (AAH ! … CUVELIER ! !)

5 Pour quelle raison avez-vous adopté le pseudonyme de Simon ROCCA pour les albums dont vous êtes le scénariste ?

Simon est un de mes prénoms. ROCCA le nom de jeune fille de ma mère… J'ai trouvé que ça prêtait moins à confusion si je signais d'un pseudo, ce que je faisais en scénario pour d'autres dessinateurs. Surtout que mon premier scénar CORPUS CHRISTI était dessiné par Gérard MATHIEU qui avait travaillé sur la " Terre de la Bombe… " qui copiait un peu mes dessins. Je ne voulais pas de confusion - et aussi qu'il n'y ait pas pléthore de séries signées RAMAÏOLI chez SOLEIL.

6 Comment s'effectue le choix de vos diverses collaborations ?

Ce sont surtout des rencontres de métier… des envies qui se rejoignent, des dessinateurs dont j'apprécie le style ou le travail… souvent avec qui j'ai beaucoup d'affinités de lecture, de cinéma ou de BD.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les 2 ou 3 avec lesquels je n'ai eu très peu de contacts autres que écrits ou téléphoniques (ainsi je n'ai jamais vu ANGEL ou FEVRIER) c'est avec eux que les séries n'ont pas marché… Je le regrette assez car leur travail était prometteur…

7 Comment travaillez-vous avec vos différents dessinateurs ?

Moi, je travaille toujours de la même façon. Je "dessine " mon histoire en croquis découpés page par page. La seule différence est l'avancement, la rapidité de l'un ou de l'autre. J.Y. MITTON est hyper-rapide et veut avoir un scénario entièrement écrit avant de commencer… de peur de manquer de matériel, pour avoir du recul mais c'est un danger aussi, car il veut intervenir sur tel ou tel dialogue et là c'est la catastrophe quand il marque une C… sinon certainement le style de l'un ou de l'autre doit un peu influencer sur ma façon de découper, de raconter...

8 N'est-il pas frustrant de manquer de temps pour dessiner toutes les séries que vous créez ? Envisagez-vous un jour d'abandonner le dessin pour ne plus vous consacrer qu'aux scénarii ?

OUI et NON… de toutes façons, je n'aurais pas pu tout dessiner. C'est vrai que par moment je me dis là, j'avais dit ça ou ça ! Mais les œuvres sortent quand même avec l'apport de quelqu'un d'autre et je suis la plupart du temps "scotché " par le talent des gens avec qui je travaille.
Jean Yves a emmené dans VAE VICTIS une fougue que je n'aurais certainement pas eue… un sens de l'action que j'ai aussi, je crois, mais qui est évident chez lui… j'aurai peut-être été plus à l'aise pour faire passer des sentiments ou plus pointu, sur les costumes… mais tel quel, tout fonctionne tellement bien.
Thierry va de progrès en progrès. André est d'une méticulosité rare. Serge et Jean-Claude n'ont pas fini de surprendre les lecteurs…
Je ne sais si j'arrêterai le dessin. Cela reste quand même ma passion, mais avec les années, c'est un peu laborieux par moment… je suis passé par une mauvaise période où fatigue et vue déficiente s'accumulaient… il a fallu en venir aux lunettes… l'âge ça ne pardonne pas. Mais tant que l'on ne me dira pas "ce que tu dessines est vraiment catastrophique " je crois que je continuerai à dessiner… si l'on veut bien me lire…

9 Vous avez longtemps travaillé avec des scénaristes, l'envisageriez-vous à nouveau ?

C'est vrai que j'ai longtemps hésité à écrire… je me réfugiais un peu derrière un écrivain, mais j'étais déjà depuis le début avec DURAND, un dessinateur qui intervenait beaucoup sur les scénarii… il n'y a guère eu qu'avec François (CORTEGGIANNI) où je lui ai fait entière confiance, connaissant trop son professionnalisme pour y ajouter un grain de sel autre que de dessin.

10 Quels thèmes aimeriez-vous aborder ?

TOUS ! ! Mais je suis limité par mon dessin quand je dessine et par les possibilités des dessinateurs que je scénarise… disons que ce qui me passionne le moins est l'Héroïc Fantasy. Il y en a trop et c'est à la portée du premier couillon qui sait dessiner des elfes et des bébètes sur des champignons et Cie… peut-être une SF très spéciale… ça oui ! !. Une histoire d'Amour aussi… Mais il y a l'offre et la demande, les envies et les réalisations et surtout ce que les éditeurs sentent commercial ou pas…

11 " Jess back détective au niveau X " devait sortir cet été, qu'en est-il ?

Cela vaut-il la peine d'en parler ? !
En gros… j'ai confié ce scénario à un jeune dessinateur qui habitait NICE alors, il y a 4 ans de cela… J'avais pensé qu'il allait foncer… au lieu de cela, il a traîné entre blocages et glandages, théories fumeuses et vie au crochet de tel ou telle.
Je me suis disputé avec SOLEIL pour le garder… lui obtenir délai sur délai, j'en ai même mis ma position en jeu…au bout de quelques années… il a quitté NICE à la cloche de bois pour retourner vers ses origines lilloises… là, il a été "soi-disant " "drivé " par un grand nom de la BD … à partir de ce moment là, ses dessins qui ne progressaient pas au contraire (c'est la 1ère fois que je vois ça : un début meilleur que la suite) sont devenus exécrables - impubliables… Je ne reconnaissais plus mon scénario qui sombrait dans le ridicule… SOLEIL, bien que lui ayant payé ¾ de son album a décidé de refuser les dernières pages, ignobles, et d'abandonner ce projet : 1 album catastrophique et une suite 4 ans au mieux après, ce n'était pas jouable. En remerciement d'avoir soutenu ce dessinateur… je me suis entendu dire après menace de procès "désormais je vais travailler avec de "bons " scénaristes ! !. Bon vent ! et s'il sort un enfant d'un de ces prochains mariages, qu'il me le garde avant de le mettre à la poubelle…
Quant au projet, j'espère le recycler en transformant un peu l'histoire.

12 Vous êtes né à NICE, dans une région que vous n'avez jamais quittée. Le fait de vivre dans cette région influence-t-il votre travail ?

Certainement au point de vue de la qualité de vie… du recul que je peux avoir sur le nombrilisme parisien… je suis tout, sauf un auteur de "cocktail … " je passe mon temps au travail et pas à courir les médias de la capitale… A part çà, la côte d'Azur a ses snobinards comme ailleurs et ses régionalistes ou pseudos, qui font de la province un fond de commerce…
Tout cela ne m'intéresse pas. J'aime ma région (que l'on a bien abîmé au béton) mes racines y sont, mais ce que je raconte… j'espère, on peut le raconter n'importe où, et en dehors de n'importe quelle mode.

13 Vous avez utilisé le physique de Kirk Douglas pour dessiner John Dundee dans "Zoulouland ", et celui de Clint Eastwood dans "Corpus Christi ". Dans quelle mesure le cinéma vous influence-t-il ?

Beaucoup ! ! L'autre passion de ma vie est sans doute le cinoche. J'ai été nourri de western dans les années cinquante - époque où ce genre était triomphant… où beaucoup de monde considéraient comme des séries B des films d'auteurs signés Hawks, Walsh, Mann, Daves, Hitchcock, Tourneur ou autres. Le péplum, les pirates, les polars, les médiévaux tout ça était ma joie du jeudi, du samedi soir et du dimanche en matinée, souvent 2 ou 3 films à la suite… Certainement ça m'a marqué à vie et K. Douglas était un de mes comédiens préférés, du moins il représente exactement la personnalité que je voulais donner à John Dundee.

14 A vos débuts, vos séries étaient pré-publiées dans des magazines, ce qui n'est plus le cas. Le regrettez-vous ?

Oui et non ! Oui, pour les jeunes auteurs qui font leurs premières armes dans l'album direct... Non, car une publication hebdomadaire ou mensuelle oblige à rythmer, le récit différemment… S'il y avait la possibilité d'intervenir entre la pré-publication et la parution d'album comme à l'époque de Pilote, où GIRAUD par ex. pouvait redessiner des cases, des chapitres, recoloriser des pages… maintenant tout va trop vite …Reste le côté pécunier... Des diffusions en Presse seraient un plus et aussi au point de vue PUB. Mais je ne suis pas un assez grand nom pour que les médias, que je ne sollicite pas, se ruent pour publier ma dernière création…

15 Vous participez à de nombreux festivals. Est-ce important pour vous d'aller à la rencontre de votre public ? Vous y rendez-vous également pour d'autres raisons ?

Oui, je suis un des auteurs dont on dit "qu'ils bougent beaucoup ". C'est un moyen de m'évader un peu de la table à dessin, de rencontrer les collègues, les amis, de faire des connaissances. Avec l'habitude, il se crée comme une espèce de "famille du spectacle " qui se rencontre, se retrouve au fil des mois.
Je me suis aperçu un temps que j'étais trop fermé sur moi et mon domicile, mon travail, qu'il y avait des régions où je n'étais jamais allé, surtout l'Ouest, le Nord… Donc, je voulais voir si le public était différent qu'ailleurs… voir la francophonie et les pays.
Et puis à côté de cette "socialisation " je me suis pris, il y a 5 ou 6 ans, de la folie de retrouver les vieilles BD perdues de mon enfance et collectionner est un engrenage dans lequel il ne faut pas mettre le doigt. Chaque déplacement est une occasion, un espoir de " chine " de découverte de la merveille cachée.
Je n'en oublie pas pour autant, le public aux dédicaces. Je me donne une règle morale de tenir mes engagements, d'être présent et disponible… mais peut-être faudrait-il que je me fasse plus rare ou plus capricieux pour être un peu plus "respecté " ? !

16 Depuis déjà quelques années, vous confiez la "mise en couleurs " de vos albums à Jocelyne CHARRANCE. Avez-vous enfin trouvé une coloriste qui vous satisfait pleinement ?

OUI. Jocelyne a la qualité de s'adapter aux désirs des dessinateurs avec lesquels elle travaille… Il faut surveiller c'est sûr, mais pour le moment j'en suis pleinement satisfait… La couleur est un problème délicat, chacun a une vision bien particulière et personnelle, des ambiances qu'il veut donner. C'est vrai que souvent, je ne suis pas en harmonie avec les goûts de tel ou tel… Mais il y a des choses flagrantes… de mauvais coloristes ont "tué " des séries naissantes : (Fléau de Dieu, Corpus Christis, les maudits) ont pâti en plus de leurs défauts de premières œuvres, de couleurs lamentables. Les "Chagnaud " (Yves et Jean-Jacques, coloristes) après m'avoir fait un tome 1 magnifique de ZOULOULAND ont sous traité à des coloristes débutants qui ont "flingués " plusieurs albums. (Princesse Rouge, par ex…). Ensuite ça a vasouillé un peu. Le pire a été LEONARDO qui m'a transformé mes Zoulous en Schtroumpfs ! ! La coloriste qui a commencé "bas de Cuir " aussi a failli me tuer la série dans l'œuf, enfin avec Jocelyne ça a remonté nettement le niveau…

17 Enfin, pouvez-vous nous parler de vos futurs projets ?

Difficile … Trop ou pas assez… Et une certaine superstition à évoquer le futur. Si ça ne se réalise pas… J'ai beaucoup parlé, ramé, fait un scénario sur le problème et l'histoire des sioux… Un avant projet avec SURO qui s'est fait refouler un peu partout… et maintenant, je vois des projets qui s'avèrent plus ou moins catastrophiques, sortir de ci de là sur les sioux ! !…
Disons que j'ai des envies dans beaucoup de domaines… que ça se concrétise ou pas au fil des années et des rencontres…
Presque sûr, il y a un nouveau projet "historique " avec André HOUOT mais plus du roman que de l'historique à la Gengis Khan…
En tant que RAMAÏOLI, dessinateur, je ne sais pas ce que je ferai "après "… L'immédiat (les 4 années à venir) est de terminer " Bas-de-Cuir " (6 tomes) et ZOULOULAND (18 Tomes). Ensuite, je sais ce que je ne voudrais et ne pourrais plus ; C'est entamer encore une longue série…
Quant aux scénarii- Bien que Jean-Yves m'ait "brûlé " mes sujets sur les vikings, les aztèques, Attila, il reste un vaste horizon de possibilités…